La pratique des privatisations
Il est sans doute plus facile de nationaliser que de privatiser. Si, après qu’elle ait été décidée, une nationalisation pose essentiellement des problèmes d’indemnisation réglés par le législateur au terme d’expertises, d’évaluations boursières et sous le contrôle, en France, du Conseil Constitutionnel, l’opération commerciale que constitue une privatisation nécessite une préparation du marché et un large consensus des investisseurs potentiels, particuliers, institutionnels, sans oublier les salariés des sociétés concernées.
Les privatisations sont de gigantesques opérations d’introduction en Bourse, et/ou de “reclassement “, avec les aléas que cela comporte. Outre l’ampleur des capitaux à recueillir, le caractère stratégique des activités des groupes concernés nécessite de respecter de subtils équilibres pour la détermination du prix (l’Etat ne peut dilapider le patrimoine public mais doit néanmoins offrir un produit attractif pour le marché) ou pour la sélection des investisseurs, particuliers, non résidents, et groupes amis pour la constitution des “noyaux durs “.
Les expériences de dénationalisation allemande, italienne, et surtout britannique suggéraient un pilotage fin des opérations, fondé sur trois règles de conduite principales:
le choix des modalités de chaque privatisation doit résulter des objectifs suivis, et plus particulièrement du degré de contrôle que la puissance publique entend préserver;
sur le marché financier, le risque d’éviction n’est pas négligeable. Il peut être combattu par des mesures visant notamment à accroître la taille du marché boursier, à déplacer la demande des investisseurs, à rendre la fiscalité des actions plus incitative, etc.;
la conjoncture boursière, par essence fluctuante suggère une attitude souple en matière de calendrier: des privatisations en phase baissière du marché ne sauraient être un grand succès, quelle que soit la qualité du titre proposé au public.
Muni de l’expérience de ses homologues européens, le programme de privatisation issu des élections législatives de 1986 en France, a connu d’emblée un vif succès.
En drainant des sommes considérables, le programme de privatisation pouvait assécher le marché. Sous réserve d’une fluidité entre les marchés primaire et secondaire et entre le marché des actions et celui des obligations, on peut, à l’expérience des premières opérations, parler en effet “d’inconfort” pour quelques grands groupes qui ont dû retarder des augmentations de capital en 1987. Ceci tient à l’importante capacité d’absorption du marché financier français où une épargne supplémentaire s’est spontanément portée.
C’est en fait cet arbitrage des épargnants au détriment des actifs monétaires (dépôts à vue ou sur livret) et en faveur des actions des sociétés privatisées qui pouvaient poser un problème aux réseaux publics de financement des collectivités locales et, dans des proportions plus atténuées, à la fonction de transformation bancaire.
Par leur ampleur, les privatisations ont dynamisé le capitalisme privé et participé à un large mouvement de libéralisation de l’économie. L’expérience a été interrompue à la suite de l’élection présidentielle de 1988. Les groupes publics ont dû pour “respirer”, trouver des moyens plus discrets, plus complexes, et parfois renoncer à certains projets, même si l’Etat a souvent opté, vis à vis des entités qui étaient restées dans son portefeuille, pour une stratégie peu différente de celle d’un groupe de contrôle privé, avec son dynamisme et ses excès: l’affaire Caisse des Dépôts/Société Générale constituera à cet égard le révélateur des difficultés à respecter le “ni ni ” du second septennat (ni privatisation ni nationalisation).
Sur un plan pratique la controverse sur le ” dénoyautage” des groupes privatisés a mis en évidence la concentration de la puissance financière aux plans européen et mondial.