La “marchéisation” et la redistribution des cartes
Les qualités reconnues aux marchés ont été progressivement mises en avant. En 1982 le rapport Dautresme relève que “la maximisation des offres et des demandes de capitaux grâce à la liberté d’accès permet la satisfaction des besoins simultanés des offreurs et des demandeurs par un équilibre permanent entre des forces appelées à se modifier constamment; les fonds sont alloués rationnellement, les meilleurs émetteurs étant servis en priorité ; les intermédiaires sont incités à offrir des produits compétitifs et avoir une gestion moins coûteuse; les Pouvoirs publics ont la possibilité de mener une action conjoncturelle efficace en maniant quelques paramètres simples (taux d’intérêt, liquidité) dont les variations se diffusent rapidement dans l’économie “.
Pour sa part, le Livre Blanc sur la Réforme du Financement de l’Economie (1986) dit “Rapport Naouri “s’ouvre par une formule sans ambiguïté: “les réformes financières qui se sont succédées à un rythme ininterrompu de l’automne 1984 au début de 1986, s’inscrivent dans une perspective générale de modernisation du financement de l’économie française. Leur but a été la constitution d’un grand marché unifié des capitaux, allant du très court au très long terme, au comptant et à terme, ouvert à tous les agents économiques qui peuvent désormais procéder à l’ensemble des arbitrages répondant à leurs besoins. Parallèlement, la part des prêts bonifiés a été réduite et une plus grande concurrence introduite dans la distribution du crédit “.
En peu de temps le système financier français va se transformer avec l’extension des mécanismes de marchés de capitaux. D’ailleurs cette extension ne se limite pas strictement à la finance directe : les opérations mettant enjeu des intermédiaires financiers se traitent elles mêmes de plus en plus à des conditions de marché (crédits “spot” par exemple); une relation plus étroite s’établit entre les évolutions du coût des financements intermédiés et celles des taux sur les marchés monétaire et financier. Ainsi le rapprochement des circuits de financement conduit à une généralisation des procédures de marché: “c’est en ce sens que l’on parle de la “marchandisation” des activités d’intermédiation” (Rapport Lagayette).
Le développement des mécanismes de marché vise à réaliser une meilleure adéquation ex ante entre les besoins et les capacités de financement. Cela signifie que les prix des actifs financiers ou les taux d’intérêt doivent jouer un plus grand rôle dans les ajustements en contribuant à la réalisation de cet équilibre. Désormais, dans un contexte de taux réels positifs, la rentabilité du capital ne peut plus s’appuyer sur l’effet de levier et les transferts inflationnistes. Le fait de renoncer à ces facilités suppose le recours à d’autres formes de régulation macro économique: une variabilité plus grande des taux d’intérêt, une flexibilité accrue des prix, un partage plus souple de la valeur ajoutée.
“Le système financier français ne peut pour autant être considéré comme ayant rompu avec sa logique précédente et être désormais interprété comme une économie de marché de capitaux. Il serait au demeurant absurde d’induire de l’opposition entre deux logiques d’ajustement du système financier, celle d’une économie de financements administrés et celle d’une économie de marchés, la nécessité d’un basculement soudain pour passer d’un système dans l’autre : ce type de mutation s’opère de façon progressive et seulement partielle. On peut considérer que l’on se trouve encore, à l’heure actuelle, dans une situation hybride ” (Rapport Lagayette).
La ” mobiliérisation” du marché de l’argent essor continu du marché financier qui apporte à l’économie les capitaux longs dont elle a besoin, démarrage rapide du marché des titres de créances négociables qui permet aux émetteurs de mieux gérer leurs trésoreries paraît irréversible. Dans l’immédiat la volonté des Pouvoirs publics et la pression de la concurrence internationale en constituent les principaux aiguillons; à long terme la mobiliérisation correspond à la double nécessité de diluer le risque financier et de le rendre aisément négociable.
Mais, le développement des financements directs n’implique pas une réduction forte de l’activité des institutions financières. D’abord le crédit bancaire doit continuer à jouer un rôle important, les marchés étant loin de pouvoir assurer eux mêmes tous les financements (PME ou particuliers par exemple). Ensuite l’activité des intermédiaires financiers va continuer à évoluer: à côté d’une intermédiation simple se dessine une intermédiation complexe, fruit de l’explosion des marchés de capitaux. Les banques voient certes disparaître de leurs bilans leurs meilleurs risques en capital, mais aussi des risques de taux, désormais répartis entre un grand nombre de portefeuilles individuels et portés directement par des agents non financiers.
Enfin, la croissance des marchés de capitaux oblige à reconsidérer les procédures de politique monétaire. Dans la mesure où les agents économiques sont à même de substituer des financements directs à des financements intermédiés, il est logique qu’une politique de régulation par les taux remplace le dispositif du contrôle quantitatif du crédit dont la justification s’accordait avec le fonctionnement administré du système de financement français.
Observons en conclusion que:
- un marché, lorsqu’il est efficient, est un bon mécanisme d’allocation des fonds, qui peut et doit être mis en synergie avec des objectifs d’intérêt général;
- tout système financier comporte un minimum de circuits, mais il importe que leur justification soit périodiquement revue, que leurs branches mortes ou inutiles soient élaguées, que la création de nouveaux circuits n’intervienne que s’il n’existe pas d’autres moyens de satisfaire certains besoins.
La nécessité d’un marché financier moderne
Une politique volontariste de l’épargne doit avoir un effet sans conteste favorable sur le comportement des ménages. En contenant leur préférence traditionnelle pour la liquidité, elle doit contribuer à la consolidation de leur épargne financière, seul moyen de faire face sans graves tensions monétaires au surcroît des besoins de financement. En effet les caractéristiques qui marquent profondément les structures financières françaises rendent difficile le financement conjoint de besoins élevés du secteur productif et de l’Etat, sans un risque important de dérapage monétaire.
Dans ce contexte le développement du marché financier apparaît comme une condition nécessaire à la poursuite d’une politique monétaire vigilante.
Mais pour qu’il puisse se développer, le marché financier doit mettre en regard d’une offre de capitaux à long terme une demande solvable, faute de quoi l’édifice patiemment construit depuis des années risquerait de s’effondrer.
De plus dans un système financier international qui s’est structuré autour de quelques pôles majeurs d’activité comme Londres, New York et Tokyo, la place de Paris doit, si elle veut rivaliser avec les grandes places mondiales, tirer parti de ses atouts traditionnels capacité des intermédiaires, habitude de travailler avec l’étranger, sécurité de la place mais aussi améliorer sa compétitivité, notamment par une modernisation et un élargissement de son marché financier.
Le présent ouvrage se propose d’analyser le marché financier français en identifiant ses structures, ses acteurs, ses procédures et ses perspectives, à travers les thèmes suivants:
- le marché financier (titre I);
- capitaux propres et politiques financières (titre II);
- capitaux d’emprunt et pratique du marché obligataire (titre III);
- l’offre de capitaux sur le marché financier (titre IV).